L’infolettre est habituellement associée à une pratique marketing ou de communication, où une compagnie transmet des nouveautés, des offres promotionnelles ou des informations d’intérêt général à ses clients par le biais d’un message plus ou moins personnalisé et ciblé. Des auteur.es et des maisons d’édition publient aussi des infolettres, et certain.es les transforment même en geste artistique, en plus de les utiliser pour développer le lien avec leur public. Elles sont envoyées à un rythme parfois déterminé, parfois plus aléatoire et peuvent être payantes, littéralement. Elles rappellent, d’une certaine façon, le mécénat participatif que permettent des plateformes comme Patreon ou Tipeee. Petit portrait d’une pratique créative en croissance.

Maintenir le lien avec sa communauté pour Hélène Dorion

L’écrivaine Hélène Dorion envoie depuis 2016 son infolettre Lettres de saison à ses abonné.es par le biais de la plateforme Mailchimp. L’abonnement est gratuit. Elle essaie d’envoyer la lettre quatre fois par année, d’où le titre, mais se donne une latitude selon l’inspiration et les événements pour en envoyer plus ou moins. « J’ai choisi d’avoir une infolettre pour nourrir ma communauté de fervents lecteurs. C’est un peu comme un « acte d’amitié », explique-t-elle en entrevue avec Le carnet de la Fabrique du numérique. « C’est aussi un lien nourrissant pour une artiste comme moi. Les gens répondent, remarquent quand je saute une saison. Il y a peu de désinscriptions à la lettre et j’ai de plus en plus de rétroaction de la part des lecteurs et lectrices. Ça me permet de voir comment les gens la reçoivent. Ça fait plaisir. »

Au fil des livraisons, le contenu varie. Il y a une part de nouvelles : des primeurs, des annonces de sortie, des extraits d’œuvres à venir, mais aussi des textes inédits, qu’ils soient des poèmes, des récits, des réflexions. Pour Hélène Dorion, l’infolettre permet un contenu plus posé que celui créé pour ses réseaux sociaux.

Quant à la question de la rentabilité, l’autrice de Pas même le bruit d’un fleuve concède que Lettres de saison demande un travail considérable. Elle ne le voit pas comme un effort marketing, parce qu’elle dit ne rien y vendre, mais plus comme un « remerciement à mes lecteurs et lectrices fidèles ». En ce sens, elle bâtit une relation sur le long terme avec son public.

Vendre des livres avec une infolettre gratuite pour Alto

C’est en ce même sens que la maison d’édition de Québec Alto produit (aparté).  (aparté) se décline en une infolettre envoyée par courriel et un magazine papier envoyé par la poste et également hébergé en format web. Le magazine met en valeur différents éléments des métiers touchant à l’édition : entrevue avec des traducteur.ices, des artistes visuels illustrant les couvertures des livres d’Alto, etc. Il comporte aussi des textes inédits des auteur.es de la maison d’édition. L’infolettre courriel est distribuée mensuellement et comporte une part marketing (annonce de sorties, d’événements) en plus d’introduire les articles du magazine.  Dans toutes les déclinaisons d’(aparté), Alto cherche à donner un accès privilégié à ce qui se passe dans la maison d’édition, à toutes les étapes de création d’un livre. 

« Même si c’est beaucoup d’énergie et des coûts importants, ce n’est pas une perte de temps », concède Marie-Hélène Gendron, responsable de la production du magazine (aparté). « C’est un investissement. Les gens nous suivent, aiment la maison d’édition, ils ont confiance dans les livres qu’on produit. Avec (aparté), on crée une relation amicale avec nos lecteurs et lectrices. » La relation se bâtit à chaque édition, et la communauté répond au courriel et parfois au magazine papier.

« C’est dur de mesurer si c’est un pari rentable, concède Anne-Marie Genest, responsable des communications et des événements chez Alto, mais ça rentre dans notre budget publicitaire. » Et à voir l’enthousiasme des deux femmes lorsqu’elles parlent d’(aparté), le plaisir n’est pas seulement pour les lecteurs et lectrices qui le reçoivent. Il est aussi au rendez-vous pour celles qui le conçoivent.

100% création avec le journal d’Antoine Charbonneau-Demers

L’auteur Antoine Charbonneau-Demers (Coco, Good boy) envoie son journal intime par infolettre. Plusieurs fois par semaine, l’écrivain transmet une entrée à ses abonné.es. « C’est vraiment mon journal intime. J’enlève ce qui pourrait être dommageable pour autrui, je change quelques noms, je me relis pour enlever les fautes, mais c’est essentiellement ce qu’il y a dans mon journal intime », confirme-t-il en entrevue.

Tout a commencé en novembre 2021. « Je cherchais une façon moins contraignante que celle du livre pour publier, avec plus de rapidité. Je suis très actif sur Instagram, mais je voulais créer quelque chose de plus littéraire. Quand j’ai découvert Substack, je me suis lancé. » La formule lui permet d’offrir à ses lecteur.ices quelque chose d’intime, « plus près de la vérité » que tout ce qu’il avait écrit auparavant.

À l’aide de la plateforme d’infolettre spécialisée dans les abonnements payants, il peut choisir de livrer un texte complet du Journal d’Antoine Charbonneau-Demers aux abonné.es ou de ne livrer qu’un extrait pour les inscrit.es qui n’ont rien déboursé.

Pour Charbonneau-Demers, l’infolettre lui amène un revenu qui compte. « Je suis impressionné de la réponse des abonné.es. Pour le moment, je ne pourrais pas vivre de ces revenus, mais ils contribuent à mon métier d’écrivain. » En plus, il publie à son propre rythme.

Précurseure de l’infolettre, Marie Laberge?

En 2008, l’autrice du Goût du bonheur lançait le projet Martha, un roman envoyé sous forme de lettres postées directement aux lecteurs et lectrices deux fois par mois. Les abonné.es pouvaient choisir de recevoir des lettres destinées à un homme ou à une femme. Autre personnalisation, le personnage s’adressait directement à leur nom. Ils et elles sont 100 000 à avoir reçues des nouvelles de Martha.

Du lancement jusqu’à la fin du récit en 2011, 350 lettres ont été envoyées. Dans une vidéo publiée sur son site web, Marie Laberge explique avoir développé par le biais des lettres un lien intime entre son personnage, Martha, et ses lecteur.ices. Elle dit que ses lecteur.ices se sentaient « ami.es » avec le personnage.

L’intimité revient dans les motivations de toutes les personnes interrogées pour cet article. La livraison fragmentée, la salutation, la réception dans sa boîte courriel (qui a remplacé la boîte aux lettres) participe à cette sensation d’accès à l’auteur.ice, à l’équipe d’édition.


Dans le monde anglophone, de plus en plus d’auteur.ices de renom choisissent d’envoyer des lettres payantes par courriel comme moyen de rejoindre leur public et d’augmenter leur revenu. Le mouvement s’accélère aussi du côté du Québec, malgré un bassin de population nettement plus petit. Verra-t-on émergent un courant littéraire des envois fractionnés?

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