Tirer des revenus (décents) de la création n’est pas toujours facile. Les redevances de droit d’auteur couvrent rarement le temps de création, les activités connexes comme les conférences grugent le temps dédié à la création et seul un petit pourcentage de projets récolte des bourses de soutien. Dans ce contexte, certain.es artistes se tournent vers leurs lecteur.ices pour obtenir un salaire. La contribution peut être ciblée pour un projet — le financement participatif (crowdfunding en anglais) — ou récurrente, rappelant le principe du mécénat.

En ce moment, une plateforme domine le monde du mécénat virtuel : Patreon. Lorsqu’ils l’ont fondé en 2013, le musicien Jack Conte (Pomplamoose) et l’entrepreneur Samuel Yam souhaitaient justement contrebalancer les Kickstarter de ce monde, qui financent le lancement de projets spécifiques et non des démarches artistiques dans la durée. Patreon permet donc d’effectuer un don mensuel à un·e artiste. En échange, l’artiste peut offrir ou non une contrepartie. Depuis ses débuts, plus de 2 milliards de dollars ont été versés à plus de 200 000 artistes de partout sur la planète grâce aux dons de 11 millions de personnes.

La plateforme Tipeee, développée en France, essaie d’offrir une solution 100% en français pour son public. Elle présente une interface de recherche de créateurs et créatrices qu’on ne trouve pas sur Patreon, par exemple. Toutefois, elle ne concurrence pas (encore?) son équivalent états-unien.

Soutenir le processus et non pas le produit

Avec ce mécénat virtuel, le donateur ou la donatrice ne soutient plus une œuvre, mais bien une personne dans son processus créatif. Toutefois, les personnes qui trouvent le plus de succès sur la plateforme sont celles qui ont une pratique de publication continue ou très fréquente. C’est notamment le cas des bédéistes ou des blogueur.euses. En partageant régulièrement du contenu, que ce soit des aperçus du travail en cours ou des fragments de l’œuvre terminée, mais pas encore partagée, l’artiste maintient l’engagement de sa communauté de soutien.

Sans avoir à rendre des comptes ou à livrer une œuvre précise, l’artiste doit tout de même nourrir ses fans. Il doit effectuer un « travail relationnel », selon Nancy K. Baym, chercheuse chez Microsoft et autrice du livre  Playing to the Crowd: Musicians, Audiences, and the Intimate Work of Connection aux éditions NYU Press. Pour elle, le travail relationnel est un « travail continu, interactif, affectif, matériel et cognitif de communication qui vise à créer durablement une structure de soutien du travail » (ma traduction).

La contribution faite par les supporters n’est donc pas de l’argent « gratuit ». Cela demande à l’artiste une constante autopromotion, une mise en marché de soi, la création d’inédits et leur mise en scène, mais surtout, il demande l’accès à de l’intime. Cet aspect donne l’impression aux mécènes d’avoir une relation privilégiée avec les artistes.

Une étude qualitative parue dans New Media and Society en 2021 a analysé la relation entre 21 artistes et leurs mécènes. Selon les personnalités des artistes, les mécènes peuvent devenir des ami.es intimes, avoir un rôle semblable à des collègues par des remarques ou critiques sur le travail en cours ou rester de simples contributeur.ices financiers. La relation tourne parfois au vinaigre, d’importants contributeurs exigeant une reconnaissance allant au-delà de la contrepartie proposée. Toutefois, dans la majorité des cas, la relation était bénéfique pour les artistes et les rétroactions venant des mécènes, positives et encourageantes, nourrissaient le travail créatif et la confiance des artistes.

Amener des sous dans les marges

Une recherche rapide parmi les utilisateur.ices de Patreon permet de voir que les pratiques émergentes ou moins attestées par les institutions sont bien représentées, notamment les balados ou la bande dessinée. Pour les artistes issu.es de communautés marginalisées, encore peu soutenues par les organismes subventionnaires, la capacité de faire appel au don mensuel est financièrement importante. En plus, elle participe à la  fidélisation d’une communauté et permet au créateur ou à la créatrice de recevoir un soutien émotionnel. Certain.es artistes choisissent de créer des groupes de discussion pour les mécènes, qui peuvent eux aussi développer un sentiment d’appartenance envers l’œuvre et envers la communauté qui la consomme.

Parler d’argent, encore tabou?

Qu’est-ce qui motive une personne à soutenir un·e artiste par Patreon? D’abord, les supporters choisissent des artistes qu’ils et elles apprécient. Pour certains, les récompenses offertes comme l’accès à des cases supplémentaires d’une BD, un mot personnalisé, l’inclusion dans un forum privé ou encore l’apparition de son nom dans les remerciements d’une œuvre à venir sont un incitatif. Pour d’autres, c’est l’empathie et l’altruisme qui priment.

C’est en tout cas ce qu’une étude australienne a montré en 2019. Les chercheurs ont observé les revenus et le nombre de mécènes de plusieurs artistes après un changement dans les règles de Patreon survenu en 2017. Il n’était plus obligatoire d’afficher le nombre de mécènes et les revenus mensuels gagnés. L’analyse a montré que les artistes qui avaient caché ces informations avaient vu le nombre de mécènes et le revenu mensuel augmenter. Il semble donc que pour les donateur.ices, la motivation d’aider un.e artiste à sortir de la pauvreté soit importante.

Patreon au Québec

Au Québec, pour le moment et selon ce que j’ai pu trouver, les artistes littéraires utilisant Patreon proviennent surtout du monde de la bande dessinée. Plusieurs présentent un profil seulement en anglais, même s’ils publient dans les deux langues. Est-ce le signe que la francophonie ne propose pas un bassin de soutien suffisamment grand?

Voici quelques écrivain.es et bédéistes du Québec inscrit.es sur Patreon.

Anne Archet (blogue, détournement de réseaux sociaux, arts littéraires, BD, poésie…)
Boum (BD)
Dessine bandé (BD)
Evlyn Moreau (BD)
Le Vecteur (balado et médiation littéraire)
Marie-Christine Lemieux-Couture (écrivaine)
Si Poirier (BD)
Sophie Labelle  (BD)
VoRo/Lapierre (pour une BD précise)

Vous connaissez d’autres écrivain.es qui utilisent Patreon? Écrivez-nous!

En savoir plus

  • Baym, NK (2018) Playing to the Crowd: Musicians, Audiences, and the Intimate Work of
  • Connection (Volume 14 of Postmillennial Pop). New York: NYU Press.
    Bonifacio R, Hair L, Wohn DY. (2021) Beyond fans: The relational labor and communication practices of creators on Patreon. New Media & Society. August 2021. doi:10.1177/14614448211027961
  • Crosby, Paul et Jordi McKenzie (2019) Should subscription-based content creators display their earnings on crowdfunding platforms? Evidence from Patreon, Journal of Business Venturing Insights, 16 https://doi.org/10.1016/j.jbvi.2021.e00264
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