Coordonné par Sylvie Bosser, maîtresse de conférences à l’Université de Paris VIII, « L’Auto-édition » (2019) est un ouvrage collectif publié en France, en Belgique, en Suisse et au Québec dans la collection « Bibliodiversité » de La revue Bibliodiversité, les mutations du livre et de l’écrit. Co-édité par la maison d’édition Double ponctuation et par l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, le numéro interroge le geste d’auto-édition en France comme ailleurs.

Tout en considérant d’emblée l’auto-édition comme faisant partie intégrante du champ littéraire et en insistant sur son caractère complexe, mouvant et polyphonique, les différent.es auteur.ices – notamment Kevin Le Bruchec, Marie Caffari, Johanne Mohs et Stéphanie Parmentier – montrent comment cette pratique bouscule les rapports traditionnels entre les divers acteur.ices du milieu littéraire et nous mène à réfléchir à la diversité de l’offre au sein de l’écosystème du livre. 

Capture d’écran du sommaire de la version numérique du livre « L’Auto-édition » (2019), numéro coordonné par Sylvie Brosser et co-édité par Double ponctuation et l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, 2022.

Loin de considérer le geste d’auto-édition comme découlant d’une posture égocentrée ou revancharde, les auteur.ices du numéro abordent cette pratique comme une façon d’éluder la fonction sélective des éditeur.ices au profit d’une relation plus directe aux lecteur.ices potentiel.les et d’un rapport plus décomplexé à l’écriture. 

En d’autres mots, ils et elles posent l’autopublication – qu’elle soit pratiquée par choix ou par obligation – comme une pratique en adéquation avec l’air du temps, qui prône l’horizontalité des rapports, l’absence d’intermédiaire, la relation directe du producteur aux consommateur.ices, les circuits courts, ainsi que la méfiance des experts, des élites et des institutions. 

Celleux-ci mettent également en lumière les différentes motivations sous-tendues par le geste d’auto-édition : au désir d’autonomie et d’indépendance dans la fabrication et la commercialisation des oeuvres, s’ajoute entre autres la volonté de faire « sortir de terre une oeuvre impossible à donner en édition courante », de s’imposer comme un.e artisan.e au sens fort, de court-circuiter l’institution littéraire dominante, d’obtenir une meilleure rémunération, d’échapper à la mainmise des éditeur.ices sur la diffusion et l’expression de la pensée ou encore d’intégrer, in fine, le champ littéraire « légitime ». 

L’auto-édition, un phénomène international

S’inscrivant d’emblée dans une perspective internationale, les auteur.ices du numéro se penchent non seulement sur la situation et les enjeux actuels de l’auto-édition française, mais s’intéressent aussi à d’autres milieux littéraires afin de visualiser et réfléchir au phénomène selon diverses configurations sociales, historiques et culturelles. 

Dans cette optique, la chercheuse Kaoutar Harchi analyse l’auto-édition au Maroc en dégageant les caractéristiques sociologiques du milieu, ainsi que les différentes motivations qui ont conduit certain.es écrivain.es à se tourner vers l’auto-édition plutôt que vers l’édition conventionnelle. L’autrice fait voir que si la pratique d’auto-édition y est encore « marquée du sceau de l’illégitimité » et que ce secteur d’activité gagnerait à se faire davantage inclusif pour tous.tes, il n’en demeure pas moins que plus du tiers de la production marocaine globale relève de l’auto-édition ». 

Dans le même ordre d’idées, Azadeh Parsapour témoigne de son expérience d’éditrice en Iran. Pour cette dernière, l’auto-édition iranienne – bien souvent artisanale et subversive – ne peut se penser en dehors de son rapport avec la censure institutionnelle qui s’exerce tant sur la diffusion d’ouvrages en format papier qu’en format numérique. 

Pour sa part, le chercheur Daniel Benchimol propose un bref panorama de l’auto-publication en Amérique latine et en Espagne. Faisant appel à de nombreuses données chiffrées, son article « Autopublication : un phénomène singulier par sa nature, son ampleur et ses acteurs » dévoile que, contrairement à la configuration occidentale, les maisons d’édition traditionnelles ont investi le champ de l’auto-édition, notamment en repérant des œuvres auto-éditées ayant rencontré le succès et en créant eux-mêmes des structures destinées expressément à cet usage. 

Survol historique et état des lieux

Comme le mentionne Olivier Bessard-Banquy dans son article « De l’auto-édition en littérature française », le marché français de l’auto-édition s’est graduellement mis en place et selon diverses configurations au fil du temps. Loin d’être un phénomène nouveau, cette pratique se développe en fait dans la mouvance de la démocratisation de l’instruction et de l’amélioration des conditions de vie économique au 19e siècle en Europe. 

Tout en convoquant des exemples parlant – en particulier la publication autonome du célèbre Aphrodite de Pierre Louÿs en 1896, ou même la création des éditions du Mercure ou de la revue NRF – le chercheur montre que la genèse de l’auto-édition va de pair avec la sécularisation des métiers d’écrivain.e, d’éditeur.ice et d’imprimeur, ainsi qu’avec la montée de la commercialisation industrielle de la littérature. Étroitement liée au contexte global de « mise en valeur de “l’amateur” », d’une « désacralisation et démocratisation de l’acte d’écriture » et d’un certain « relativisme culturel affectant l’autorité des grandes oeuvres au sein du lectorat », l’auto-édition s’inscrit ainsi – dès ses débuts – dans la continuité d’une histoire littéraire et éditoriale émaillée de rapports conflictuels entre auteur.ice et éditeur.ice : 

« Au fond, plus les auteurs vont vouloir faire œuvre contre la logique étouffante du commerce en train de devenir un commerce de gros et plus ils vont devoir s’occuper d’édition d’une manière ou d’une autre pour réussir à donner leurs œuvres à leur idée et les imposer au public. »

Olivier Bessard-Banquy, « De l’auto-édition en littérature française », p.20.

Encore aujourd’hui caractérisées d’une prise de recul non négligeable de la part des auteur.ices à l’égard de l’institution éditoriale, les publications auto-éditées françaises représentent, selon une étude publiée en 2017 dans le Bulletin des bibliothèques de France, près de 15% du total des nouveautés ayant donné lieu à un dépôt légal. Ces chiffres, ne s’élevant qu’à 6% en 2005, dénotent une forte croissance de la pratique en France. 

Selon cette même étude, le marché étatsunien présente quant à lui un développement économique encore plus marqué. En effet, les ouvrages auto-édités connaissent une augmentation de près de 375% entre 2010 et 2017 (soit 727 000 titres) et le nombre d’ouvrages auto-édités est désormais prédominant dans les listes de best-sellers aux États-Unis. En fait, depuis 2008, le nombre de nouveautés auto-éditées dépasse la production de l’édition traditionnelle. Comme l’illustre le succès de plusieurs ouvrages grand public de type sériel (tel qu’After d’Anna Todd ou Fifty Shades of Grey d’Erika Leonard James), l’auto-édition numérique se présente comme un moyen privilégié pour accéder à un statut économique enviable au sein du champ littéraire américain. 

L’auto-édition numérique : conflit avec l’institution littéraire « légitime », logiques commerciales et enjeux de bibliodiversité 

Si l’auto-édition est aujourd’hui« décomplexée », elle est particulièrement dynamique sous format numérique. Simple d’utilisation, gratuite, modulable et offrant une autonomie idéologique et financière notable, la publication numérique attire un large bassin d’aspirants littéraires et de professionnel.les. Néanmoins , le succès en ligne ne garantit en rien le succès d’un même ouvrage publié sous format papier. Parmi les plateformes en ligne dédiées à l’auto-édition, nous pouvons notamment souligner la création des Éditions du Net en 2011 et de NUM éditeurs en 2013, la création de l’agence littéraire Librinova en 2014 ou encore la création de la plateforme Author Solutions du groupe Pingouin Random House en 2012.

Toutefois, c’est Amazon qui a été le premier acteur à se saisir de l’opportunité commerciale de l’auto-édition numérique avec sa plateforme « Kindle Direct Publishing ». Implantée depuis 2009 aux États-Unis et depuis 2011 en France, elle propose de publier des manuscrits en moins de 48 heures et d’offrir aux ouvrages une visibilité numérique internationale. Basée sur une logique de « crowdsourcing », c’est-à-dire de commercialisation de contenus créés par les usagers (User-Generated-Contents [UGC]), la plateforme enregistre – dès sa première année – plus de  852 000 ebooks, dont 35 000 en français. En raison de son antériorité sur le marché et de son succès substantiel, la plateforme d’Amazon occupe aujourd’hui une place centrale au sein du secteur livresque mondial. De plus, l’entrée de Kindle au Salon du livre de Paris en 2012 indique que celle-ci vise à acquérir une reconnaissance en tant qu’agent à part entière dans le secteur du livre français. 

Malgré tout, cette plateforme demeure largement critiquée, notamment parce que son fonctionnement repose sur des algorithmes basés sur le nombre de ventes effectuées par heure plutôt que sur des critères qualificatifs. En plus de soumettre le champ littéraire à des logiques économiques néo-libérales, cet outil marketing déstabilise les rôles traditionnels des éditeur.ices, mais aussi des libraires, des diffuseurs et des imprimeurs.

En fait, les plateformes d’auto-édition en ligne telles que Kindle, mais aussi les sites personnels, les blogues, les réseaux sociaux de type Wattpad et les tweets forment de « nouveaux espaces éditoriaux » qui « pose[nt] de manière cruciale la question de la bibliodiversité ». 

« En ouvrant l’espace éditorial, ces nouveaux outils interpellent et questionnent le monde du livre. Sont-ils réellement des lieux de publication comme ceux proposés par des éditeurs traditionnels, qui peuvent mener à une reconnaissance littéraire, ou sont-ils des espaces de compilation d’ouvrages qui se retrouvent écrasés par une masse éditoriale exponentielle [?]Stéphanie Parmentier, Les auteurs auto-édités sur Kindle Direct Publishing. Motivations, identités, pratiques et attentes, p.40

Alors que Kevin Le Bruchec perçoit l’auto-édition de bande dessinée comme un « moyen légitimé d’entrée dans ce champ, tout autant qu’un levier pour la diversité » (cette sphère d’activité ne souffrant pas des mêmes stigmates ni du même statut que l’auto-édition dans d’autres sphères éditoriales), Sylvie Bosser constate au contraire que l’existence de l’auto-édition – particulièrement numérique – s’inscrit aujourd’hui dans un contexte « d’accélération et d’accentuation des mouvements de concentration » et de « rationalisation et de financiarisation de la filière du livre » qui précarise la pluralité de l’offre au sein du milieu littéraire : 

« De fait, l’auto-édition ouvre-t-elle un champ des possibles plus élargi en termes d’offre et de consommation ? Il est difficile de répondre à cette question, tant « l’hyper offre » qui caractérise la production auto-éditée et qui vient s’ajouter à celle de l’édition traditionnelle génère une réelle difficulté pour les livres auto-édités de sortir du lot. La rareté ne se situe plus du côté de la production, mais plutôt du côté de l’attention des consommateurs face à ce foisonnement. »

Sylvie Bosser, « L’auto-édition : un vecteur de bibliodiversité ? » dans L’Auto-édition, 2019, p.5

Somme toute, le livre « L’Auto-édition » présente une pluralité de postures critiques, de points de vue et de témoignages permettant de nourrir la réflexion autour de l’auto-édition et des enjeux actuels du milieu littéraire. Tout en reconnaissant que cette pratique représente un vecteur ambigu de bibliodiversité et d’autonomie, les différent.es chercheur.euses permettent néanmoins de nuancer certains présupposés ou lieux communs concernant l’auto-édition. 

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Titre : L’auto-édition 
Revue : La revue Bibliodiversité, les mutations du livre et de l’écrit 
Collection : Bibliodiversité 
Numéro coordonné par : Sylvie Bosser 
Auteur.ices : Daniel Benchimol, Olivier Bessard-Banquy, Sylvie Bosser, Marie Caffari, Kaoutar Harchi, Kevin Le Bruchec, Johanne Mohs, Stéphanie Parmentier, Azadeh Parsapour
Date de parution au Québec : janvier 2019
Maison(s) d’édition : Double ponctuation et Alliance internationale des éditeurs indépendants 
Nombre de pages : 110 pages
ISBN (papier) : 9782490855018 
ISBN (EPUB) : 9782490855056 
Pour achat dans les librairies indépendantes : leslibraires.ca [format numérique] 

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