Couverture du dossier Textures : l’objet livre du papier au numérique de la revue Sens public

Que l’on parle de celle du support d’un texte inscrit ou écrit, ou bien de celle de la voix lors d’une performance orale, la texture joue un rôle important quand il s’agit de penser la lecture et ses modes d’appréhension. Cette problématique – texturelle davantage que textuelle – est également au centre des réflexions des créations littéraires pour le numérique. Le dossier « Textures : l’objet livre du papier au numérique », coordonné par Anne Chassagnol et Gwen Le Cor pour la revue Sens public, actualise et transpose des questionnements sur les supports de lecture dans le champ du numérique. Cette récente publication, datée de 2021, fait suite à deux colloques tenus successivement en 2015 (« Text/ures de l’objet livre : hybridation, transposition, transmédiation ») et en 2016 (« Text/ures de l’objet livre : accrocs/glitches. Glitchy textures »).

Texture et supports de lecture

L’hypothèse centrale du dossier est contre-intuitive : elle réaffirme l’intérêt suscité par la texture des créations littéraires alors même que celles-ci tendent à se dématérialiser. Contre-pied à la prophétie de la « fin du livre »[1], ce regard posé sur la matérialité et la plasticité du livre (quel qu’il soit – papier ou interface numérique interactive) conjure l’idée reçue selon laquelle l’expérience du numérique ne serait que froide et machinique. Il permet aussi la revalorisation du rapport texte-surface, car selon Le Cor et Chassagnol, « la matérialité du livre impacte le médium et inversement ». À ce sujet, il faut relire les textes d’Anne-Marie Christin qui se penche sur l’instauration d’une culture de l’écran[2]. La compréhension du rapport d’influence texte/image/support est fondamentale pour la prise en compte de la complexité de l’expérience lectrice à l’heure du numérique. Activité visible partout, mais nulle part vécue, l’expérience lectrice du monde semble s’être dissipée dans l’idéologie de l’information et du capitalisme culturel. Passer par le biais de la texture permet de renouveler la définition de la lecture depuis le champ de l’édition numérique, dans un élan essentiellement intermédial (voir Côme Martin, « Lorsque l’objet devient virtuel, Adaptations de livres objets en livres numériques »[3]). Après la définition barthésienne du texte, la texture complexifie notre rapport à l’information à lire. Dans L’invention de la figure (2011), Christin réfléchit l’écriture depuis son expédient matériel, écran de papier ou virtuel. « Vu sous l’angle de la préhistoire, on pourrait presque dire, en parodiant la formule célèbre de Marshall McLuhan “le médium est le message” : le support est la figure[4] ».

L’écriture – et avec elle la lecture – a depuis l’invention de l’alphabet été pensée hors-sol, extraite de son support matériel. Cette dénégation de l’intrication écriture-support, cet événement dissociatif, est par ailleurs à l’origine d’un renoncement chez le lecteur à une compréhension de la texture du monde : la plasticité (la qualité figurale) du livre-objet est reniée si l’on oblitère l’importance du support de diffusion et de lecture. L’attention portée à la texture induit un processus de « réceptivité[5] » propre à faire émerger le sens des objets-livres. La réceptivité fait état d’une expérience éminemment sensorielle du livre, antérieure à toute lecture comme déchiffrement et fondatrice de l’émergence de celle-ci. L’écran de l’objet-livre (qu’il soit de papier ou numérique) doit s’envisager comme modalité contextuelle et non plus projective. En effet, la lecture a été théorisée comme moment de déchiffrement d’une trace projetée sur un support. En changeant de perspective, et en s’intéressant au support qui recueille les signes (surface de neige pour le chasseur, voûte céleste pour l’astronome, champ pour l’agricultrice, page de papier pour la poétesse ou page-écran pour le lecteur et la lectrice du XXIe siècle), la lecture devient texturelle : « alors seulement intervient la lecture[6] ».

Hapticité de la lecture

Les réseaux, virtuels ou matériels, ont l’épaisseur et la chaleur d’un textile (étymologiquement), d’une étoffe (Jean-Luc Nancy parle « d’étoffe de sens[7] »). L’« avènement de la texture de la page à l’écran », tel qu’annoncé par Chassagnol et Le Cor, réhabilite un paradigme haptique de compréhension du monde. Cet événement nous rappelle également ce que le « digital » implique étymologiquement : la main et ses doigts. Aussi, la lecture de la texture est celle qui se loge entre le livre et la main, celle qui nous fait littéralement nous « mettre le doigt dans l’œil ». Le paradigme haptique que Herman Parret[8] appelle de ses vœux est en effet propre à faire se décentrer la lecture d’un modèle oculocentré. L’hégémonie de l’œil et de la vision a construit des manières de penser et de sentir qu’il est difficile de remettre en question. C’est pourtant la tâche que Parret se donne. La construction de l’espace dans lequel nous sentons n’en passe plus selon lui par un système optique. L’organisation hiérarchique des cinq sens, mise à l’épreuve par le corps sans organe deleuzien[9], est démantelée : la ruine du régime optique sert le passage à un régime haptique de lecture et d’expérience. Les contributions présentes dans le dossier « Textures… » interrogent donc une phénoménologie de la main qui feuillette le livre, qui navigue de page-écran en page-écran. La « touche » et la « caresse » sont au cœur des gestes de lecture, la réceptivité et la signification qui en découlent, essentiellement liées à la matérialité du support.

« Matière immatérielle » de l’édition numérique

La « dématérialisation » présumée de l’édition numérique n’implique pas de négliger la matière : au contraire, elle nécessite de repenser les gestes de lecture et notre rapport sensible à ces interfaces nouvelles. Pour Parret, la matière est « matière immatérielle[10] ». Ce concept paradoxal, emprunté à Jean-François Lyotard[11], réaffirme l’importance de la matière comme présente et présentable, autrement dit, dépendante d’un dispositif de présentation qui fait sens. « On l’a souvent répété, la matière n’existe pas, elle résiste, elle insiste[12]». L’édition numérique répond à cette conception du support comme « matière immatérielle ». Non pas tant pour son « immatérialité », mais parce que sa matière propre appelle une nécessaire expérience sensible de lecture et de réceptivité. En effet, pour Parret, « que la matière soit immatérielle signifie que la matière ne peut être envisagée que sous le régime de la réceptivité, de la sensibilité, de l’imagination, de l’interprétation[13] ».

Paradoxes et défis de la matière papier et numérique

Bruissements, déchirures, glitches analogiques ou numériques restituent le grain de la lecture : ils sont autant de défis intermédiaux lors du passage de l’album papier à l’édition numérique (en témoigne l’article de Euriell Gobbé-Mévellec, « Griffonner, gribouiller, déchirer l’album numérique ? [14] ») La restitution d’une texture est un défi, tant pour les livres papiers que pour les livres numériques. L’article consacré au travail de l’illustratrice Anne Herbauts est un bel hommage à la compréhension plastique de la page et du sens (« Le bruissement de la page. Le langage de la matière dans les albums d’Anne Herbauts » par Manuelle Duszynski[15]). Le défi posé au livre s’incarne de manière paradoxale et paroxystique dans le trou, le vide, la perforation du livre qui semble nier toute texture. Le mode ablatif de la fabrique du livre constitue un état limite pour qui pense la texture (en témoigne l’article de Benoît Tane, « Des trous ou le reste du livre? [16] »). Tel que théorisé par Maurice Fréchuret, le « mode ablatif[17] » procède par soustraction, par érosion de la matière. Ratures, perforations, taches, actions profanatrices, sonorité, silence : autant de bruits de la matière qui impliquent des mécaniques sensibles de lecture propres à la texture du support. Quand l’édition papier a besoin d’un agent extérieur (le lecteur) pour intenter des « actions profanatrices », l’édition numérique et sa logique glitch intègre et génère des erreurs endogènes à sa matérialité (« Le livre décomposé » par Gaëlle Debeaux[18]). Qu’il soit de papier ou numérique, le livre devra tirer parti de ses résistances médiumniques et texturelles.

Ce dossier contribue donc à affiner la définition de l’objet-livre qui concerne aussi bien le roman contemporain que le livre d’artiste ou la littérature jeunesse. Il la réactualise et l’élargit depuis la définition du livre d’artiste posée par Anne Mœglin-Delcroix et poursuivie par Johanna Drucker. Ainsi, est considéré comme « livre-objet » tout objet qui « interrog[e] le rapport texte-image, en repensant les normes typographiques, la spatialisation du texte, et l’existence du livre en tant qu’objet, en remettant en cause sa matière même, ses formats, son support papier, de la couverture jusque dans ses plis. [19] » S’il s’agit de redéfinir le livre papier à l’ère de l’édition numérique, la réciproque est vraie : l’édition numérique et les livres interactifs sont interrogés par les mécaniques propres au support papier. Le livre-objet (papier ou numérique) est avant tout un livre-actif comme « fabrique du lecteur » (Euriell Gobbé-Mévellec), support capable de prendre en compte les modalités lectrices d’appropriation de l’information, au croisement d’une phénoménologie et d’une anthropologie des gestes de lecture.

Titre : Dossier «Textures : l’objet livre du papier au numérique» dans la revue Sens public.
Directrices : Chassagnol, Anne. Le Cor, Gwen
Date de publication : 2021
Format : web
Lien vers la version web : http://sens-public.org/dossiers/1486/


[1] Voir Bertrand Gervais, « Imaginaire de la fin du livre : figures du livre et pratiques illittéraires », Fabula– LhT, n°16, « Crises de lisibilité », janvier 2016, URL : http://www.fabula.org/lht/16/gervais.html, page consultée le 9 juillet 2022.

[2] Voir Anne-Marie Christin, L’invention de la figure, Paris, Flammarion, 2011 ; Anne-Marie Christin, Poétique du blanc : vide et intervalle dans la civilisation de l’alphabet, Paris, Vrin, 2009.

[3] http://sens-public.org/articles/1493/

[4] A-M. Christin, L’invention de la figure, op. cit., p. 36.

[5] Ibid., pp. 54-55.

[6] Ibid., p. 28.

[7] Jean-Luc Nancy, Au fond des images, Paris, Galilée, 2003, p. 126.

[8] Voir Herman Parret, « L’œuvre de main : pour une sémiotique haptologique », 2010, http://hermanparret.be/media/recent-articles/258-2017.pdf, consulté le 9 juillet 2022 ; ou Herman Parret, « Spatialiser haptiquement : de Deleuze à Riegl, et de Riegl à Herder », Actes Sémiotiques, n°112, 2009, http://epublications.unilim.fr/revues/as/2570, consulté le 9 juillet 2022.

[9] Voir Gilles Deleuze, Francis Bacon : logique de la sensation, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2002.

[10] Herman Parret, « L’œuvre de main : pour une sémiotique haptologique », op. cit., p. 14.

[11] Voir J.F. Lyotard, entre autres, Moralités postmodernes, Paris, Galilée, 1993, et Misère de la philosophie, Paris, Galilée, 2000.

[12] Herman Parret, « L’œuvre de main : pour une sémiotique haptologique », op. cit., p. 14.

[13] Ibid.

[14] http://sens-public.org/articles/1488/

[15] http://sens-public.org/articles/1489/ Nous mentionnons l’intervention de l’artiste lors du colloque Recherche et création en illustration, 16 et 17 septembre 2021, Maison des Arts, Université Bordeaux Montaigne, sur initiative de Julien Béziat (MCF), https://www.youtube.com/watch?v=LCxsLVIZd3I, consulté le 9 juillet 2022.

[16] http://sens-public.org/articles/1487/

[17] Maurice Fréchuret, Effacer : paradoxe d’un geste artistique, Dijon, Les presses du réel, 2016, p. 43 et ss.

[18] http://sens-public.org/articles/1491/

[19] http://sens-public.org/dossiers/1486/ paragraphe 4.

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