Lieux est une œuvre posthume de Georges Perec publiée en 2022 par les Éditions du Seuil, à la fois sous la forme d’une édition papier et d’une édition numérique. La démarche de l’auteur était la suivante : décrire, pendant douze ans, douze lieux parisiens de deux manières. La première consiste à décrire les lieux directement sur place, souvent dans un style télégraphique. La deuxième décrit le même lieu, mais de mémoire, souvent en relatant au passage un ou plusieurs souvenirs qui lui sont rattachés.

Si Perec s’est donné des contraintes strictes pour l’élaboration de son texte, il faut savoir qu’il ne les respecte pas toujours. Par exemple, l’auteur prend souvent plusieurs mois de retard sur son calendrier d’écriture. De plus, à quelques reprises, la porosité entre ce qui devrait être un texte « réel » et un texte « souvenir » se fait sentir, en témoigne le texte 11 où les souvenirs de Perec amplifient sa prise de note factuelle de la place de la Contrescarpe.

Lieux a été amorcée en 1969 par son auteur et abandonnée en 1975. L’œuvre inachevée était une initiative à mi-chemin entre une démarche autobiographique, un texte de terrain et une exploration typiquement oulipienne. Avant d’entreprendre la description du travail éditorial autour de son adaptation numérique, il est nécessaire d’en comprendre la structure.

« Il est trop tôt pour commenter l’entreprise. Je commence à m’apercevoir que cette insertion du temps dans un écrit a pour conséquence première de privilégier le métalangage. Je ne suis pas tellement attentif au passé, mais surtout à l’entreprise elle-même ; en choisissant de décrire le vieillissement des lieux (et mon vieillissement), j’accentue tout ce qui insiste sur le projet lui-même : j’écris des traces ; je n’écris qu’en projetant les textes dans cet avenir de douze ans où ils s’éclaireront l’un l’autre, où ils n’éclaireront, finalement, que le projet lui-même. »

Gaîté, Souvenir 1, juin 1969

L’introduction des Lieux par Jean-Luc Joly (le responsable de l’édition papier) nous éclaire quant à cette structure, qui suit la combinatoire générale du bi-carré latin d’ordre 12, modèle fourni à l’époque à Perec par le mathématicien étatsunien d’origine indienne Indra Chakravarti et dont la correspondance avec l’auteur est disponible sur le site. D’une part, sont disposées sur l’axe des ordonnées les douze années du projet, soit de 1969 à 1981. D’autre part, sur l’axe des abscisses, Perec dispose les douze mois de l’année. La combinatoire générale du bi-carré latin d’ordre 12 agit en ceci que chaque lieu « réel » ne sera jamais associé au même lieu « souvenir », créant ainsi, pour chaque mois de chaque année, une combinaison unique. Toutefois, contrairement à un texte motivé par une démarche pleinement oulipienne, Lieux de Perec n’établit sa contrainte mathématique qu’une fois l’écriture de son œuvre entamée et non en amont de celle-ci.

La combinatoire générale bi-carré latin d'ordre 12
La combinatoire générale bi-carré latin d’ordre 12 © Éditions du Seuil

« […] le recours au bi-carré latin avec l’aide de Chakravarti ne se fait qu’a posteriori, cinq ou six mois après le début de l’expérience, comme si Perec n’avait réellement éprouvé la nécessité d’une structure efficace pour son ambitieux projet qu’une fois une certaine masse critique textuelle atteinte ou les premières difficultés d’appariement aperçues. » 

Introduction, Jean-Luc Joly

L’adaptation numérique des Lieux reprend cette combinatoire générale du bi-carré latin d’ordre 12, lui offrant au passage, avec sa dimension hypertextuelle, un niveau de lecture supplémentaire. Toutefois, le tableau s’arrête à l’année 1975, soit l’année où le projet fut abandonné par son auteur.

Déambuler dans les rues parisiennes : comme si nous y étions

Si l’adaptation numérique des Lieux est d’abord à considérer comme une œuvre littéraire, il faut également l’aborder en tant qu’œuvre hypermédiatique, soit une version augmentée de la publication papier. En effet, pour l’édition numérique des Lieux, les textes de Perec se conjuguent notamment à une structure hypertextuelle, où les lecteur.rices sont responsables de leur parcours parmi les 133 textes disponibles, tels des marcheurs et marcheuses dans les méandres parisiens dont l’itinéraire, aussi aléatoire soit-il, leur appartient. L’interface explicite d’ailleurs ce libre arbitre, puisque les lecteur.rices sont invité.es à « [choisir] un lieu pour démarrer la lecture ». Il est aussi possible de personnaliser son parcours à l’aide d’un menu où l’on peut sélectionner les lieux, les années, les mois et le type de texte (réel ou souvenir). Le tableau des lieux s’ajuste en conséquence, notamment en grisant les textes qui ne correspondent pas à la recherche des lecteur.rices. Un marque-page orangé met en évidence les textes déjà parcourus. 

Le tableau affichant la combinatoire n’est d’ailleurs pas la seule porte d’entrée vers l’œuvre de Perec, puisqu’un index est mis à disposition. Il se divise en trois catégories : noms de personnes, noms de lieux ainsi que titres d’œuvres mentionnées dans les textes de Perec. Toutes les occurrences indexées renvoient aux textes leur faisant mention à l’aide d’un hyperlien. Par exemple, en incluant les chapeaux introductifs et les notes de l’éditeur, le nom de Paulette Perec apparaît dans 83 textes. Tout comme le tableau classant les lieux par années, l’index peut donc servir de tremplin aux lecteur.rices pour suivre, par exemple, la trajectoire d’un lieu en particulier ou d’une seule personne (voire celle d’un chat!). L’index agit ainsi en tant que point de repère efficace pour se retrouver dans tout cet éparpillement de dates, de personnages et de localisations. 

« Les avancées de la création numérique ont permis d’aboutir à un jumelage entre l’objet livre et les multifonctions ludiques de trajets inattendus, renouvelables presque à l’infini, apportées par le parcours interactif. »

Avant-propos, Sylvia Richardson

Ces traces mémorielles « enrichies »

Exemple de manuscrit numérisé que l'on retrouve au texte 13
Exemple de manuscrit numérisé que l’on retrouve au texte 13

Des documents de divers ordres accompagnent une part importante des textes. Par exemple, pour le texte 46, lorsqu’il s’agit de décrire la rue de l’Assomption, la photographe Christine Lipinska fournit à Perec 36 photographies à partir desquelles il annotera des informations qui l’aideront dans ses descriptions du lieu en question. Les photographies, tout comme les descriptifs qui les accompagnent, sont accessibles dans la fiche du lieu à l’aide d’une galerie photo.

Quelques textes « réel » sont même complètement remplacés par des photographies, comme le texte 54. En ce sens, il faut également noter que des photographies de la vie de Perec accompagnent certains textes (dont le texte 17).

De plus, plusieurs brouillons, manuscrits, croquis et copies numérisés de toutes sortes s’ajoutent à certains lieux, éclairant notamment les lecteur.rices quant au processus de conception des textes ou tout simplement en apportant du contenu complémentaire à l’œuvre. Il faut savoir que la plupart de la documentation jointe aux textes l’était depuis leur origine, c’est-à-dire qu’elle était cachetée avec leur texte dans un enveloppe réservée à chaque lieu et destinée à être ouverte à la toute fin du projet. Enfin, de nombreuses notes de l’éditeur accompagnent les textes pour informer les lecteur.rices quant au contexte de leur écriture, notamment dans les chapeaux introductifs et dans les notes.

Une photographie de la rue de l'Assomption prise par Christine Lipinska en 1970.
Une photographie de la rue de l’Assomption prise par Christine Lipinska en 1970.

Des documents qui bonifient la lecture

Complémentaire à l’œuvre, l’édition numérique des Lieux accumule de nombreux documents savants, comme en témoigne la section « documents » de la plateforme. Cette section du site regroupe notamment les plans des 12 lieux ainsi que le plan de Paris. C’est aussi dans cette section du site que nous retrouvons un brouillon numérisé de la combinatoire bi-carré latin d’ordre 12 à l’origine de la présente structure du projet. Y sont également rassemblés plusieurs textes parus à la fois dans les Lieux ainsi que dans des revues telles que Nouvelle Revue de psychanalyse ou encore L’Humanité. Enfin, plusieurs photographies d’enveloppes ayant servi à cacheter les textes de Perec sur les lieux en attendant l’aboutissement du projet au début des années 80 y sont répertoriées. 

Enveloppe qui contenait le texte de l'avenue Junot (octobre 70)
Enveloppe qui contenait le texte de l’avenue Junot (octobre 70).

« Je ne veux pas oublier. Peut-être est-ce le noyau de tout ce livre : garder intact, répéter chaque année les mêmes souvenirs, évoquer les mêmes visages, les mêmes minuscules événements, rassembler tout dans une mémoire souveraine, démentielle. » 

Saint-Louis, Souvenir 2, 1970
Le plan des 12 lieux
Le plan des 12 lieux © Les Éditions du Seuil

Titre : Lieux
Édition : Éditions du Seuil
Directrice de la publication du site : Fanny Villiers
Webdesign : Caroline Scherb
Programmation : Lionel Da Costa
Graphisme : Audrey Voydeville
Date de parution : Mars 2022

Type d’œuvre : Application web
Lien vers l’œuvre : https://lieux-georges-perec.seuil.com
Temps de lecture : 4h environ
Support numérique utilisé : Page web

0 Shares:
Vous aimerez aussi...
Une ligne horizontale traverse la page. Des points sont placés sur la ligne, représentant l'heure qu'il est, entre 14:00 et 15:55, par tranches de cinq minutes.
Lire plus

Exposer les fleurs du numérique grâce à Particules

Archiver 1600 tweets : voilà le défi que représentait la conservation du quatrième happening Particules : correspondances inattendues. Coorganisée par Littérature québécois mobile (LQM) et le Mouvement Art Mobile, l’activité Particules : correspondances inattendues fait rayonner le talent d’écrivain.es et d’artistes visuels en organisant, chaque année, un flux de créations littéraires et artistiques sur Twitter.
Image indiquant le nom du projet : 40X40
Lire plus

La résidence 40X40

Le projet 40X40 est une résidence virtuelle qui permet à quatre-vingt artistes de disciplines diverses, divisés en quarante équipes de deux, de s’accorder un temps de création de quarante heures consécutives afin de vaincre l’emprise du confinement.