Le dossier « Lire en numérique » (2020) de la revue Bien symboliques prend le parti d’interroger la lecture en termes de « pratiques » plurielles, mettant en avant une série d’enquêtes empiriques portant sur des objets très spécifiques pour s’emparer de plus larges pans de la problématique suivante : que devient la lecture en regard de l’avènement des technologies numériques ? Ce n’est pas la première fois que des chercheurs se penchent sur cette question. Elle était centrale dans Lire dans un monde numérique (2011), dirigé par Claire Bélisle, un ouvrage paru aux presses de l’Enssib visant lui aussi à cerner les enjeux culturels de cette évolution à travers une série de contributions universitaires plus résolument théoriques – ouvrage qui complètera la lecture de ce dossier.

La question de savoir si une révolution dans les pratiques de lecture s’observe dans le contexte numérique pousse Gérard Mauger, dans son article « Le numérique : une révolution dans les pratiques de lecture ? Une enquête sur les grand.e.s lecteur.rice.s » , à interroger la réalité du constat qui prospère aujourd’hui : y a-t-il au fond une « révolution numérique » ? Puisque chacun s’accorde à le dire, qu’entend-on insidieusement dans cette idée de « révolution » ? Plus encore, dans l’économie d’une analyse socio-historique, sur quels critères fonder une description heuristique d’un phénomène qui demeure sujet à caution ?

Cela, Gérard Mauger l’interroge d’une part à l’appui des résultats de ses propres travaux. Son article reprend une sélection d’analyses tirées de la conclusion d’un ouvrage publié en 2015 à l’occasion d’une enquête pour la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou. D’autre part, il va plus loin en se situant dans le débat sur la lecture en contexte numérique qui oppose, pour ne mentionner que ses extrémités, des propos alarmistes, désignant une série de maux nouveaux, à des apologies, toujours suspectes de reposer sur l’angle mort de la technophilie. Ce débat a été porté très notamment par Nicolas Carr avec « Est-ce que Google nous rend idiots ? », article célèbre paru en 2008 dans lequel le numérique est accusé de mettre en danger nos capacités de réflexion et de concentration.

Without Benefit Of Experience  © David Groehring

Une mutation est là, incontestable : tout média produit des effets sur l’esprit qui l’appréhende. La « lecture numérique » transforme les pratiques de lecture dans leur ensemble, et à plusieurs échelles. Mais comment décrire cette mutation sans tomber dans l’affect – la déploration ou la célébration ? C’est avec originalité que Mauger propose d’emblée, pour conjurer ce biais, un tableau synthétisant les « Mythologies de la révolution numérique », qui sont autant d’écueils à éviter pour le chercheur. L’enquête réalisée en 2013 se proposait d’éclairer de « nouvelles manières de lire », à partir d’entretiens avec des « grands lecteurs » : individus à la pratique très régulière et au bagage culturel conséquent. Les pratiques sont catégorisées entre « lecture de divertissement » et « lecture à usage didactique ou éthique ».

Si les difficultés rencontrées et assumées par l’enquêteur l’amènent parfois à livrer un « inventaire prosaïque » des propos recueillis, le lecteur de cet article trouvera non seulement beaucoup de témoignages, mais également des pistes de réflexion méthodologiques pour aborder le débat. Mauger tend à produire une analyse plus descriptive que prescriptive, en prenant soin de repérer tant les continuités que les discontinuités dans la notion problématique de « révolution numérique ». L’approche de la lecture en termes de « pratiques » lui permet de s’interroger sur leur évolution, en évitant de déplorer un supposé déclin. Il y voit même une « extension des pratiques », témoignant du fait que la lecture devrait rester un objet d’étude privilégié, objet complexe et omniprésent au quotidien.

La « lecture de divertissement », associée pratiquement au roman et donc à un type de lecture de longue haleine, n’aurait en elle-même pas évolué en contexte numérique. Toujours arrimée à la « lecture dense » à laquelle on associe le livre traditionnel, elle ne bénéficierait que des aspects pratiques apportés par une technologie au fort pouvoir de compression. La lecture à usage « éthique ou didactique », associée quant à elle à la lecture de presse et au « zapping » de la lecture « segmentée », a pu connaître une mutation observable dans la diversification, du moins chez les grands lecteurs, des sources d’informations : la revue de presse, désormais, sera faite par tous, non par un. Mauger tend à refuser l’idée d’une « révolution » dans les pratiques de lecture, puisque « la continuité prévaut en matière de lecture littéraire et les changements en matière de lecture d’information accentuent les modalités antérieures ».

Newspaper © Miki Yoshihito

C’est alors que le chercheur prend part au débat – tout auteur a parole. Dans les prémisses de l’analyse de Mauger, le genre du texte en détermine l’usage, et l’usage la pratique, si bien que la « lecture segmentée » ne devrait pas menacer notre capacité à lire intensément. En ajustant de la sorte la focale sur les usages associés aux types de textes, Mauger montre sans peine que les pratiques épousent les réalités techniques dans leur constante évolution. Mais au-delà, il en vient à montrer que la technologie influence la répartition des usages – sans pour autant en faire apparaître de tout à fait nouveaux. L’enquêteur rejoint finalement la crainte de Carr : la lecture « segmentée », en ce qu’elle serait encouragée par la prolifération textuelle numérique, tendrait à s’immiscer dans toutes les pratiques de lecture, indépendamment des textes et usages associés.

Dès lors, la lecture « segmentée » pourrait à elle seule justifier une acception pessimiste de l’idée de « révolution numérique ». Pour la comprendre, Mauger suggère de faire porter l’analyse sur une autre révolution, quelque peu antérieure mais tout à fait capitale dans l’histoire de la lecture : la « révolution audiovisuelle ». Il y voit de meilleurs espoirs d’explication des mutations portées par le numérique : le retour à une culture de l’oralité dans les pratiques des masses, le creusement des inégalités de classes au profit d’une élite culturelle… La culture audiovisuelle découragerait tout simplement la lecture. Percevoir la mutation numérique en regard des masses comme une forme de régression dans les processus d’acculturation l’amène à pencher finalement, quoique prudemment, du côté de la déploration.

Référence bibliographique

Gérard Mauger (2020), « Le numérique : une révolution dans les pratiques de lecture ? : Une enquête sur les grand·e·s lecteur·rice·s », dossier Lire en numérique, Biens Symboliques / Symbolic Goods, no 7, novembre, https://doi.org/10.4000/bssg.480

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